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Source: caraibes - Google News

Une “petite farce sans prétention” disait le compositeur autrichien Gluck du “Mariage du diable ou l’Ivrogne corrigé”, cet opéra comique présenté au Théâtre français de Vienne en 1760). Plus de 250 ans plus tard, cette oeuvre est devenue, dans le Off du festival d’Avignon de 2018, une farce bien pimentée tant par les chansons du répertoire lyrique créole que par la portée de sa critique sociale. Un rhum arrangé, en somme.

Méli-mélo musical ou rhum arrangé français créole

A voir débouler le grand corps d’Henry Bastien d’Elie qui ouvre la partition de sa voix de baryton basse, d’abord en français puis avec ses compagnons en créole, on est d’emblée touché et intrigué. Touché, car la voix est “belle comme l’oxygène naissant” (pour reprendre André Breton parlant de la poésie d’Aimé Césaire), qui triomphe d’un espace modeste, qu’il fait oublier. Intrigué, car musiciens et chanteurs doivent s’accommoder du plateau de la Chapelle du Verbe incarné, qui a bien fait de les programmer, mais on les sent un peu à l’étroit. Le percussionniste Marc Pujol est à peine visible, car masqué par le violon et le violoncelle. Il a pourtant un rôle majeur dans le méli-mélo musical de ce “Mariage du diable”, dirigé par Benjamin Laurent.

https://videos.francetv.fr/video/NI_1264969@Culture

Répertoire lyrique antillais

Si Gluck avait connu le carnaval antillo-guyanais, il aurait sûrement aimé cet opéra et ses diableries. Figurez-vous, avec les amateurs de carnaval, l’ordre des jours : le lundi est consacré aux mariages burlesques, quand les rôles sont inversés ; le mardi, les diables rouges (qui ne sont pas tous belges) symbolisent le Mardi gras ; et lors du mercredi des Cendres, et du défilé en noir et blanc, le roi Vaval meurt, avant de renaître l’année suivante.

Cette alliance du carnaval et du chant lyrique crée une dynamique joyeuse. “Tout notre opéra va puiser sa force dans le frottement des contraires, annonce la soprano Marie-Claude Bottius, avec des chanteurs de couleur, sous-représentés sur les grandes scènes internationales, un mélange de créole et de français courant, le passage du sérieux au burlesque, et la rencontre d’instruments à corde et de la percussion traditionnelle.”

Scène du "mariage du diable"© Jérémie Laurent

“En France il y a un vide artistique de Caraïbes”

En France, il y a un vide artistique, précise le ténor martiniquais Joël O’Cangha, et nous n’avons pas beaucoup de propositions. Pourtant, la musique classique des Caraïbes existe. On ne doit pas s’arrêter à “Porgy and Bess”, opéra de George Gershwin inspiré de la vie des Afro-Américains en Caroline du Sud, dans les années 1930, synthèse entre les techniques orchestrales européennes, le jazz américain et la musique populaire.

"mariage du diable" acteurs et musiciens© Jérémie Laurent

“Gluck créole”

Ce “Gluck créole” laisse entendre le répertoire du chant lyrique, martiniquais essentiellement : “Abandon”, de Loulou Boislaville, “Gran’Tomobil”, “Fann Matinik Dou” ; ou de Guadeloupe : “Maldon” de Zouk machine, comme dans l’extrait filmé, interprété par la soprano canadienne Mylène Bourbeau :
“Ka sa yé misyé bobo
Eh bien “monsieur bobo”
Fo pa’w kon-prann bibi sé on kouyon
Ne prends pas “bibi” pour une imbécile
Si tout lé mwen ou founo
Si je suis tout le temps aux fourneaux
Fo’wa tann vou on jouké ni maldonn
Attends-toi à ce qu’il y ait maldonne un jour… ”

Acte militant

On peut prédire la meilleure destinée à ce collectif Carib’Opéra tant l’arrangement sonne juste. Déjà la Guadeloupe a accueilli leur “Flûte enchantée” en mai dernier, avec onze solistes, dont neuf chanteurs antillais. Cette œuvre classique du répertoire lyrique n’avait jamais été jouée dans l’île.

“On veut persuader que l’art lyrique a toute sa place dans nos conservatoires régionaux. C’est un acte militant pour montrer à tout jeune Antillais qu’il peut rêver à ces métiers d’excellence, que c’est un art accessible”, ajoute Marie-Claude Bottius, qui se souvient : “Moi-même, à 20 ans, je n’ai pas osé franchir la porte de l’opéra de Toulouse.”

scène mariage du diable© Jérémie Laurent

“Nuée ardente” sur un plateau de théâtre

L’opéra-comique a des accents de “Nuée ardente”, ce roman du Martiniquais Raphaël Confiant qui faisait revivre à sa parution en 2004 Saint-Pierre, la capitale de l’île, avant l’éruption de la montagne Pelée, en 1902, et ses 30 000 victimes. Saint-Pierre donc et les soirées lyriques de la Comédie, les duels à l’épée au Jardin Botanique et les joutes politiques sans merci entre zélateurs de l’ordre ancien, et promoteurs d’un ordre nouveau où les hommes de couleur auraient droit au chapitre.

Le mariage du diable duo© Jérémie Laurent

Dans l’opéra de Gluck, il s’agit de critique sociale aussi. L’affaire se décrit simplement : l’ivrogne Mathurin veut donner en mariage sa nièce à son ami Lucas ; Mathurine, son épouse s’y oppose, elle va monter un stratagème avec sa nièce et son amoureux : le diable fera peur à Mathurin pour qu’il renonce à l’alcool, source de tous les maux…Or le diable est celui du carnaval, un jour de carnaval, ce qui accroit la force du propos.

L’esprit de la foire

“Déjà à l’époque de Gluck, au XVIIIe siècle, dans les foires, les vaudevilles mêlaient musique savante et refrains populaires entonnés par le public, explique Benjamin Laurent. Nous essayons de mixer les deux pour que le public antillais reprenne les airs qu’il reconnaît.”

Au festival d’Avignon, le public ne connait pas forcément les airs mais se laisse prendre au jeu. “Alors que dans les farces de Molière”, ajoute Julie Timmerman, qui assure la mise en scène, “on riait aux dépens de la femme, nous on joue sur le réalisme quand on va chercher la vérité des personnages”. Cet opéra du diable est donc un bien bel rhum arrangé.

Source: Google News