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Source: caraibes - Google News

Jadis, c’était Bel-Air et Cité Soleil, les principales zones de non-droit. En 2005, on a parlé de Dread Mackendy, Dread Wilmé, Dan Sere, Robenson Thomas, alias Labanyè et d’Emmanuel Coriolan, alias Dom Laj. Après la mort violente de tous ces « généraux » – c’est ainsi qu’on les appelle dans les quartiers populeux – Amaral Duclona allait prendre le relais à Cité Soleil.

La Police nationale d’Haïti et la Minustah allaient conjuguer leurs efforts pour contrer le phénomène de « gangstérisation ». Un programme de désarmement était en effet mis sur pied. Le président René Préval mettait tout son poids dans la balance pour tenter de pacifier les zones de non-droit. Son message était péremptoire: « Vous remettez les armes ou vous mourrez. » À ceux qui remettaient les armes (ou quelques-unes de leurs armes), on offrait les possibilités d’avoir accès à la formation professionnelle et/ou à un emploi. Une forme de reconversion et de réintégration sociale. Il est évident aujourd’hui que les armes n’ont pas été remises.

Une décennie plus tard, le problème est délocalisé. Cité Soleil et Bel-Air sont pour le moins vivables. Ces quartiers ont laissé leur statut à Village-de-Dieu, Grand-Ravine, Ti-Bwa et Cité-Plus. Mais les modes opératoires des gangs armés n’ont pas changé. Les chefs sont toujours promis à un même destin : la mort violente. Soit qu’ils soient tués par les autorités policières comme c’était le cas des caïds de Cité Soleil; soit qu’ils soient assassinés par leurs propres « soldats » comme ce fut le cas de Mackendy François, alias Ti Kenkenn, l’ex-puissant chef de gang de Grand-Ravine jusqu’en 2014.

Son assassin, Joseph Kénold Junior, alias Junior Dòy, avait fait le récit de l’exécution sommaire à un reporter de Radio Kiskeya. Notre confrère Robenson Geffrard avait reporté ses propos dans l’édition du Nouvelliste du 24 juillet 2014. Junior Dòy expliquait que « Grand-Ravine était pendant longtemps abandonné » et que Ti Kenkenn avait véhiculé l’idée de développement de la zone. Les plus jeunes se rangeaient autour du « chef ». « Au fil du temps, il nous a initiés au vol. Beaucoup d’entre nous sont tombés en cours de route. A voix basse, nos parents s’en sont plaints, mais ils avaient peur de lui et n’osaient pas le lui dire », racontait le successeur autoproclamé de Ti Kenkenn. Comme pour dire qu’ils ont été manipulés.

Mackendy Francois, toujours selon le témoignage de Junior Dòy, avait déclenché la guerre à la deuxième et la cinquième avenues qui comptaient beaucoup de morts. Il gérait sa troupe et sa zone d’une main de fer et perpétrait de nombreux forfaits, ce qui provoquait la grogne et un sentiment de révolte au sein de son escadron et de la population.

Le vase allait être renversé quand, selon Junior Dòy, une organisation non gouvernementale (ONG) avait donné de l’argent à Ti Kenkenn et que ce dernier avait décidé de tout accaparer. « Avec cet argent, il s’est payé des shows de striptease à domicile et s’est acheté de beaux vêtements. […] Rien que pour ses chiens, il avait l’habitude d’acheter tous les jours entre 100 et 150 gourdes de viande alors que ses partisans mouraient de faim et n’avaient même pas 25 gourdes pour se nourrir », regrettait-il amèrement.

Un beau jour, indiquait-il, il nous a menacés de mort si on sortait dans la rue et que l’on rentrerait sans un sou. Il poursuit : « Là, on s’est dit qu’il veut tous nous tuer. Après la fête de son anniversaire, un camarade et moi, nous sommes allés le voir. On lui dit : « Général Kenkenn, on n’apprécie pas la façon dont tu nous traites. » Le général Kenkenn, disait-il, avait l’habitude de coucher avec nos femmes comme bon lui semblait. « On ne pouvait ni s’en plaindre ni réprimander nos femmes. Il nous humiliait devant elles », se plaignait-il.

Au lieu d’en discuter avec ses soldats qui étaient venus lui parler, Ti Kenkenn avait ouvert le feu sur ces derniers, selon Junior Dòy qui confirmait la fin tragique de la dispute : « Le camarade qui était avec moi a ouvert le feu sur lui aussi et on l’a assassiné. » Junior Dòy affirmait que « les soldats ne voulaient plus tuer les gens pour faire plaisir au général Kenkenn et ils l’ont tué pour avoir la paix et ne plus avoir à se battre ».

Junior Dòy a dominé Grand-Ravine durant moins de trois mois. Il a été abattu de plusieurs balles lors de violents affrontements avec ses lieutenants. Comme d’habitude, c’est le résultat d’une guerre de successions qui éclatait entre Junior Dòy et Tèt Kale qui a eu le dessus.

Près de quatre ans plus tard, la guerre des gangs armés continue de plus belle dans la zone. « Tèt Kale » a été appréhendé par la police le 3 décembre 2016 à l’aéroport international Toussaint Louverture alors qu’il s’apprêtait à quitter le pays. Aujourd’hui, c’est le nommé Bourgòy qui contrôle Grand-Ravine alors qu’Armel domine Village-de-Dieu. Les deux ont accordé des entrevues au journaliste Guerrier Henry de Radio Méga pour confirmer la mainmise sur leurs zones respectives.

Qu’est-ce qui peut expliquer cette guerre fratricide à la chefferie ?

Pourquoi les membres de gangs font-ils la guerre entre eux pour devenir chef ? Réponse simple : parce qu’il s’agit d’une fonction très lucrative. Si l’État haïtien veut apporter une réponse au phénomène de « gangstérisation » des bidonvilles, il doit chercher à comprendre les incitations des jeunes à devenir chefs de gang. Un entrepreneur vivant à Village-de-Dieu a donné des éléments de réponse à ces préoccupations au micro de notre confrère Valéry Numa à son espace Invité du jour le mardi 10 avril 2018. Les entrevues accordées par des chefs de gangs armés confirment les propos de l’entrepreneur.

D’où vient la fortune des chefs de gangs? D’abord, les marchands et les marchandes sont obligés de payer régulièrement une partie de leurs recettes aux chefs de gangs. Ils rançonnent également les entreprises et les institutions de leurs zones qui sont obligées de payer une rançon pour acheter leur sécurité. Sinon, elles seront les premières victimes des actes d’insécurité et de vandalisme desdits bandits. Les camionneurs ne sont pas exempts. Les membres des gangs ou les « soldats » s’adonnent aussi sans sourciller au pillage des passants. Ils doivent apporter leur butin au chef qui décidera de leur répartition.

Le chef de gang s’empare aussi de la gestion des biens et des projets publics de sa zone d’influence. À Village-de-Dieu, ils gèrent le projet d’électricité, selon les propos de l’entrepreneur de la zone au micro de Valéry Numa. « Ils collectent l’argent des abonnés, prennent leur part et remettent le reste à l’Électricité d’Haïti (Ed’H) », poursuit-il. Ils vont jusqu’à instaurer leurs propres règlements et distribuent le courant électrique à ceux qui paient. Ces règlements écrits sont affichés et imposés à la communauté, affirme le témoin. Le même procédé est utilisé pour les fontaines d’eau « potable » dans certaines zones.

Les chefs de gangs poussent leur audace encore plus loin : « Si vous louez une maison d’un étage, à part le loyer versé au propriétaire, vous devez verser 1 000 gourdes à Armel. Si la maison n’a pas d’étage, vous devez verser 500 gourdes. Pour avoir l’autorisation de quitter le quartier, vous devez verser 2 500 gourdes à Armel », a témoigné une femme qui participait à la manifestation contre la mainmise des bandits sur le Village-de-Dieu.

Mais le vrai terreau des chefs de gangs semble être la manne politique. En période de campagne, ils se font payer pour donner accès aux candidats à leur zone de contrôle qu’ils considèrent comme leur fief. Les images de hautes autorités du pays avec les chefs de gangs sont légion sur Internet. Élus à des postes importants, ces dirigeants vont garder une connivence et une complaisance avec les chefs de gangs qui empêchent la police d’être efficace. Ils profitent également du financement de certaines autorités qui achètent parfois la paix. Temporairement. Les habitants des bidonvilles témoignent de la présence d’officiels sur les territoires des gangs armés. Certaines ONG paient aussi pour asseoir leurs interventions dans ces zones de non-droit. Les caïds profitent de la faiblesse ou de l’absence de l’État pour imposer leurs lois.

Au bout du compte, les chefs de gangs amassent toute une fortune. Le contrôle de cette fortune, la notoriété et le statut social font du chef de gang armé l’un des postes les plus convoités par certains jeunes des quartiers défavorisés. Pour y parvenir, les jeunes « soldats» sont prêts à toutes sortes d’exactions. Junior Dòy avait souligné que dès leur enfance à Grand-Ravine, ses amis et lui s’étaient initiés au maniement des armes. Ils se préparaient à intégrer les gangs. Diriger un gang confère aussi des accointances politiques qui peuvent valoir plus que de l’argent. Le gangstérisme constitue donc une activité très rentable socialement et financièrement. Ce sont là de puissantes incitations à devenir « général » ou chef de gang.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les chefs de gangs font la guerre entre eux et les membres d’un même gang s’entretuent pour devenir chef. Avec un nombre considérable de victimes collatérales. En fait, les plus grands dangers auxquels fait face un chef de gang demeurent son rival d’une autre zone ou son lieutenant le plus proche. Le gang rival veut conquérir de nouveaux territoires pour élargir sa sphère d’action, donc ses revenus. Le lieutenant, lui, aspire à occuper le poste de son chef pour pouvoir contrôler ces revenus.

À titre d’exemple, Village-de-Dieu était contrôlé par le nommé Johnny qui aurait été tué par Adly qui a, lui-même, été tué par Armel qui impose aujourd’hui sa loi dans la zone. Selon les informations des habitants de la zone, Adly, ex-chef de gang, a été directeur de sécurité du Théâtre national, avant d’être tué par Armel en plein jour.

La majorité des citoyens, entrepreneurs et institutions des zones contrôlées par les gangs armés sont obligés de collaborer avec les chefs ou « généraux » afin de garantir leur propre sécurité. D’autres ont tout simplement vidé les lieux. Mais le coût du loyer dans les quartiers plus paisibles est tellement élevé que les moins nantis, plus de 98 % de ces bidonvilles, se trouvent forcés de subir la fureur des bandits. Le pire, c’est que la population a tendance à accorder plus de confiance aux chefs de gangs qu’à l’État haïtien.

Des habitants de Village-de-Dieu avouent qu’Adly les protégeait contre l’invasion des gangs armés des autres zones. De plus, il ne commettait pas d’exactions sur la population de son fief.

Armel sait très bien qu’il court les mêmes risques que ses prédécesseurs. Il avoue sur les ondes que même s’il va aux toilettes, il tient le papier hygiénique d’une main et l’arme à feu de l’autre. Cette peur bleue rend davantage problématiques la pacification et le désarmement. Aucun chef de gang n’acceptera d’être désarmé en premier. Il deviendrait une proie trop facile pour ses concurrents. Pour un désarmement efficace, il faudra une action concertée et simultanée des autorités étatiques, ce qui nécessiterait également l’existence d’une autorité de coordination crédible.

Pour participer au processus de désarmement, Armel confirme qu’il lui faudrait avoir la garantie que les autres chefs de gangs rivaux remettront l’ensemble de leurs armes. Certains observateurs peuvent prétendre, avec raison, qu’il ne faudrait en aucun cas négocier avec les bandits armés. Mais le coût financier et humain d’une confrontation armée entre la police et les gangs armés peuvent s’avérer trop élevé pour le pays. Auquel cas, il faudrait mieux envisager d’autres alternatives.

D’autant plus que la police ne pourra pas compter sur l’entière collaboration de la population qui a peur des représailles. À côté du désarmement, il faudra éliminer les incitatifs sociaux et économiques à devenir chef de gang armés si l’on veut vraiment combattre le phénomène de « gangstérisation » en Haïti.

Source Le Nouvelliste

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