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Source: France - Google News

Sous le perron de la mairie de Cahors vendredi soir, le député Aurélien Pradié, les épaules grelottantes, le cou recroquevillé, tapait du pied. Pas seulement à cause du froid ou de la pluie battante qui giflait les visages des rares curieux patientant sous les guirlandes. Le député Les Républicains du Lot, qui s’est forgé une belle réputation de petit nouveau turbulent à l’Assemblée, attendait fermement l’arrivée d’Édouard Philippe sur ses terres. « Depuis une semaine, je n’ai pas lâché ses collaborateurs, glisse-t-il un peu plus tard, après avoir partagé une bière locale avec le chef du gouvernement dans un troquet du centre-ville. Cette délocalisation partait pour être un coup de com, leur état d’esprit était de délivrer un message. Non, il doit aussi entendre les nôtres, et mon boulot, c’est de faire en sorte que cela débouche sur du concret. De toute façon, c’était soit on se mettait réellement au travail, sur les emplois aidés, la santé, la formation, soit je ne venais pas. Contrairement aux potiches, moi, je respecte le Premier ministre parce que je suis exigeant avec lui. »

Le jeune élu, décidé à incarner une « opposition crédible » au pouvoir en place, a décidément bien façonné sa posture et son discours. Mais, comme lui, une large frange d’élus locaux et d’associations font part de leur crainte, voire de leur colère, vis-à-vis des politiques territoriales mises en place par le gouvernement, de la suppression de la taxe d’habitation aux 13 milliards de baisse de dotations imposées aux collectivités locales sur les cinq ans à venir. Édouard Philippe a eu beau déclarer, après sa visite au conseil municipal de Cahors, que cet « exercice délicat [la délocalisation, NDLR] ne s’effectue pas dans une relation de défiance », le rendez-vous était pourtant bien mal engagé.

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L’association Régions de France, présidée par le centriste Hervé Morin, avait un temps songé à boycotter la deuxième conférence nationale des territoires, organisée ce samedi au Parc des expositions du Grand Cahors : « La politique de la chaise vide n’est pas une bonne politique, balaie Alain Rousset, patron de la Nouvelle Aquitaine et ex-président de l’ARF. Mais il y a une forme de mépris du Premier ministre vis-à-vis des régions. Non seulement on nous coupe les dotations, mais en plus on met en cause nos compétences. L’État fait du redressement économique sa priorité, mais, dans le même temps, il retire aux régions 450 millions d’euros consacrés aux PME. Le fond est déroutant compte tenu des discours », conclut-il. Du côté de l’Association des maires de France, son président, François Baroin, a préféré laisser sa place à l’un de ses seconds, la maire de Morlaix Agnès Le Brun, seule à représenter l’organisation à la table des négociations. En qualité d’observateur, qui plus est. Minimum syndical en guise de protestation.

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Haut débit pour tous

Avant d’entrer dans le dur des discussions, Édouard Philippe s’est tout d’abord rendu ce samedi matin au conseil de département du Lot accompagné de quatre de ses ministres (Jacques Mézard, Julien Denormandie, Delphine Gény-Stephann et Mounir Mahjoubi), avec dans sa hotte des confirmations et de bonnes nouvelles pour avancer vers l’égal accès à Internet, « le combat de notre génération ». Amateur d’introduction lyrique, le Premier ministre n’a pas failli à sa renommée : « Vous connaissez Condé-sur-l’Escaut, dans le département du Nord ? Deux choses intéressantes s’y sont déroulées : le 1er septembre 1794, les troupes de la République ont vaincu les armées de l’empereur d’Autriche […], et ce jour-là, la nouvelle de la victoire a mis une heure à arriver à Paris grâce au sémaphore. L’histoire de notre pays, c’est l’histoire d’un combat permanent contre la distance, contre la géographie. »

Pour « plonger plus vite, plus loin, plus profondément dans nos territoires », Édouard Philippe a fait plusieurs annonces pour réduire la fracture numérique : la promesse d’une couverture en haut débit de tous les Français d’ici à 2020, puis en très haut débit en 2022. Surtout, le chef du gouvernement a assuré que l’État allait débloquer 100 millions d’euros supplémentaires, via des « chèques numériques », pour permettre aux habitants des zones blanches de s’équiper pour arriver à cet objectif, via la 4G, le satellite ou le réseau hertzien.

Le gouvernement fait des concessions

Le sommet de ce déplacement est sans nul doute la – très large – table ronde autour de laquelle ont débattu, à huis clos, le Premier ministre, les treize ministres présents et les représentants des collectivités territoriales dans la matinée. Quatre heures de négociations, notamment pour discuter frontalement de la contractualisation instaurée par le gouvernement entre l’État et les 340 plus grosses collectivités pour limiter leurs dépenses de fonctionnement à 1,2 % par an. Parmi les acteurs, l’Association des maires de France s’est probablement montrée la plus vindicative à l’égard de l’exécutif. Dans son discours musclé, que Le Point a pu se procurer, Agnès Le Brun s’en est prise aux décisions prises dans « l’intimité centralisatrice des cabinets » : « Nous voulons la concertation parce que la conférence des territoires ne peut pas être l’exposé de ce que veut le gouvernement ; ne peut pas être un exercice de communication dont les maires seraient les figurants ; ne peut pas être une chambre d’enregistrement des décisions d’une part et du constat des désaccords d’autre part. »

À la sortie des discussions, les réactions sont disparates. Certains se plaignent d’ajustements à la marge : « Il y a eu une levée de boucliers de toutes les associations contre la contractualisation proposée. C’est une mise sous tutelle des collectivités proposées, les problèmes structurels sont toujours là. On n’a avancé sur rien », affirme le socialiste André Viola, président du conseil départemental de l’Aude. D’autres se félicitent du dialogue et des concessions faites par le gouvernement, notamment la modulation des 1,2 % d’augmentation des dépenses de fonctionnement selon les efforts budgétaires précédents, le nombre de quartiers prioritaires et la démographie. À l’image d’Aurélien Pradié, qui a mis un peu d’eau dans son vin : « Le gouvernement nous a entendus, il y a une évolution. C’est une petite victoire, bien sûr, mais c’est surtout la victoire du dialogue. »

Dans son discours de clôture, Édouard Philippe s’est enorgueilli de mettre en place une « nouvelle grammaire des relations entre l’État et les collectivités territoriales », dans la ville où est né Clément Marot, créateur au XVIe siècle de la fameuse règle d’accord du participe passé. À peine son allocution terminée, devant un parterre d’élus particulièrement silencieux, le drame de Millas, où un bus scolaire a été percuté par un train, est venu bousculer l’emploi du temps du Premier ministre, ses pourcentages, ses dotations, ses acronymes interminables. Alors qu’il devait dîner avec des dirigeants d’entreprise, il a pris le premier avion pour les Pyrénées-Orientales et s’est rendu sur les lieux de l’accident.

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