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Disons-le d’entrée, tout porte à croire que le combat est perdu d’avance. Le discours des pro-vidéo est trop bien rodé, matraqué en boucle comme un slogan publicitaire. Résumons leur pensée : l’arbitrage vidéo va mettre fin aux injustices dans le football, le dispositif est VI-TAL, et qu’importe les esprits chagrins !

Qui est contre ? Un escadron d’anciens combattants accrochés, comme des forcenés, à un vieux monde fantasmé, et qui refusent toute idée de progrès dans le foot. D’un côté, donc, les progressistes du ballon rond (les gentils), de l’autre les vieux réacs de l’école Platini (les méchants). Pourtant, il serait facile de faire tomber ce tableau grotesque. 

Pour les profanes qui observent, interloqués, ce combat aux allures surréalistes, l’utilisation de l’arbitrage vidéo tombe pourtant, on l’imagine, sous le sens. Tout paraît évident. De fait, pourquoi se priver d’une technologie, déjà largement utilisée dans d’autres sports, alors qu’elle promet de corriger nombre d’erreurs arbitrales lourdes de conséquences ? On vous le répète matin, midi et soir : la vidéo va mettre fin aux chamailleries autour de l’homme en noir et rétablir la justice (rien que ça !). Invitée vedette du Mondial, elle promet d’offrir du spectacle à elle seule. Le baptême russe pourrait être agité, la Fifa moquée, le tout devant trois milliards de téléspectateurs dans le monde.

Deux raisons de dire non à la vidéo 

Parlons du fond. Soyons clairs, au moins deux raisonnements solides mettent en doute l’intérêt de l’arbitrage vidéo dans le football.

  • Préserver la glorieuse incertitude du sport 

Le premier est presque philosophique : le football ne devrait pas avoir vocation à devenir une science exacte, un spectacle scruté par des dizaines de caméras à la recherche du moindre écart, et, qui sait, un jour contrôlé par des drones. Pourquoi vouloir instaurer une notion de justice dans un sport dont certaines des plus célèbres pages de l’histoire ont été écrites grâce à des moments hors-sol, parfois cruels (la “main de Dieu” de Maradona en 1986) ? La question mérite d’être posée quand on connaît le rapport irrationnel qu’entretiennent les supporters avec ce sport passionnel. 

Oui, le beau geste n’est pas toujours celui que l’on croit. Sans vouloir faire l’éloge de la tricherie – et encore moins de la violence –, un supporter devrait avoir le droit d’observer avec gourmandise la roublardise de certains joueurs, de saluer la faute “intelligente” selon l’expression consacrée, et de saliver (sans chauvinisme excessif) un but inscrit sur un hors-jeu d’un centimètre. D’aucuns sont tombés sur Thierry Henry, pour avoir éliminé l’Irlande de la main en 2009, aux portes de la Coupe du Monde. Une “injustice” qui a conduit la France du foot sur le bûcher médiatique. D’autres – comme votre serviteur – y ont vu un coup du destin magnifique, un épisode de plus dans la longue liste des faits de jeu incontrôlables qui rendent le football follement imprévisible, donc tellement beau.

“Le football est beau, car ce jeu est beau. Pas parce que l’arbitre prend, ou pas, la bonne décision”, a dit un jour Michel Platini, qui a ajouté la phrase suivante : “Le football doit rester humain, joué par des joueurs et arbitré par des hommes.” En somme, la technologie vidéo imposée par des enjeux financiers toujours plus grands vient rompre cet équilibre humaniste.

Et que dire de la notion d’interprétation, pierre angulaire de l’arbitrage, aujourd’hui bafouée par la vidéo ? Un angle de caméra ne remplacera jamais le bon placement de l’homme en noir et son jugement à vitesse réelle d’une action de jeu. Certains arguent que le jeu s’est accéléré avec le temps. Certes. N’empêche, un bon arbitre est un arbitre bien placé, donc bien entraîné et formé. Car oui, spoiler : il existera toujours de mauvais arbitres ! Voilà donc un axe de travail sur lequel devrait se pencher sérieusement le board de la Fifa plutôt que nous imposer le gadget de la vidéo.  

  • Ne pas étouffer les émotions instantanées

Le second argument découle du premier, il est passionnel : marquer un but, en encaisser un provoque chez les supporters comme chez les joueurs des émotions instantanées que l’usage technique de la vidéo annule ou reporte. C’est la mort du “football vrai” où l’émotion triomphe devant toute rationalité. En tribune, comme devant un poste de télévision, ce sport provoque frisons et exaltations à nul autre pareil.

Petite projection pour mieux comprendre, imaginez un peu : un joueur (disons Antoine Griezmann) de l’équipe que vous supportez (la France à tout hasard) inscrit un but d’anthologie d’un retourné acrobatique (ça ressemble à ceci pour info) lors de la finale du Mondial (on peut rêver, non ?). Aussitôt, en toute logique, vous sautez de joie dans votre salon ou dans le bar que vous squattez, vous secouez comme un Orangina l’ami peinturluré en bleu-blanc-rouge qui vous accompagne – lequel n’a pourtant rien vu ni demandé –, vous êtes au firmament, au summum de l’exaltation, bref vous “kiffez”. Oui mais voilà, 30 secondes après, pendant que “Grizou” est porté tel un trophée par ses coéquipiers fous de joie après ce but de l’année qui vaut de l’or, l’oreillette de l’arbitre mexicain grésille, il fait la moue. Dans la régie des arbitres vidéo, la tension est palpable, après revisionnage de l’action, il apparaît que Griezmann est très légèrement hors-jeu, “peut-être d’un centimètre, mais bien hors-jeu”, glisse à l’oreille de l’arbitre central l’assistant colombien, bien heureux de ne pas avoir à assumer cette douloureuse décision sur la pelouse. Le Mexicain demande alors à voir de ses propres yeux les images. Une, puis deux minutes s’écoulent : stupeur chez les supporters des Bleus, l’arbitre annule finalement le but pour un demi-genou qui dépasse la ligne du hors-jeu. Vous voilà dépité, inconsolable, et de colère vous secouez, dans l’autre sens cette fois-ci, votre malheureux camarade qui n’a toujours rien compris.

C’est donc ça, l’arbitrage vidéo : des arrêts de jeu interminables, la mort de toute spontanéité, la fin de la glorieuse incertitude du sport, un respect pointilleux jusqu’à l’excès des règles, sans prendre en compte l’esprit du jeu. A ce rythme, bientôt, ni les joueurs ni les supporters n’oseront fêter un but, ils attendront sagement la sentence froide de la vidéo, parfois ils patienteront longuement, le temps de revoir sous tous les angles une même action qui peut parfois être soumise à de multiples interprétations. Comme au football américain, le jeu sera haché, entrecoupé de nombreux arrêts de jeu, une fenêtre de tir qu’utiliseront un jour, à coup sûr, les diffuseurs pour vous proposer une très lucrative page publicitaire pour un célèbre soda. Ça ressemblera encore à du football, mais ça n’aura décidément plus la même saveur.

Guillaume Stoll

Guillaume Stoll

Source: www.nouvelobs.com